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[Conte - La sagesse extravagante de Nasr Eddin] Un grand mystique


Timour-Leng vient de conquérir la ville d’Akshéhir et ses informateurs lui apprennent qu’il y a dans cette cité, un homme, un certain Nasr Eddin Hodja, qui prétend être un grand mystique, capable de visions prophétiques. Le tyran le fait aussitôt chercher dans l’idée qu’il pourra peut-être lui dire si l’avenir s’annonce toujours aussi glorieux.


- Alors, il paraît que tu as des visions surnaturelles…


- Oui, seigneur, Allah a la bonté de m’en combler à chaque instant.


- Dans ce cas lui dit Timour, dis-moi quelle vision tu as en ce moment même, mais je te préviens que si tu n’en as pas, je te coupe la tête.


- Là-bas, très haut dans le ciel, déclame le Hodja d’un ton inspiré, je vois un envol d’ailes de feu, je vois un palais de diamant qui étincelle comme un soleil, je vois couler vers la terre les ruisseaux de lait du paradis d’Allah, je vois…


- Quelles visions extraordinaires : s’exclame Timour, saisi de vénération et de crainte. Ô grand saint ! Comment fais-tu pour voir ainsi au-delà des apparences, pour pénétrer dans les secrets divins ? Dis-moi, maître, quels efforts devrai-je accomplir moi-même pour être ainsi emporté dans les contrées célestes ?


- Il n’y a rien de spécial à faire : la peur suffit.


On dit qu’à la suite de cela, Timour, bon prince, prit le Hodja à sa cour comme bouffon.

Qui est Nasr Eddin ?

De longue date, de nombreuses histoires, comiques, généralement très brèves, mettent en scène un héros légendaire, fort peu « héroïque » d’ailleurs, portant le nom de Nasr Eddin. Ces histoires sont connues, appréciées et transmises par l’écrit ou oralement et ce dans des dizaines de langues, sur une aire géographique immense qui comprend notamment les territoires conquis et dominés d’abord par les Turcs seldjoukides à partir du XIème siècle puis par les Ottomans dont l’empire, qui comprenait aussi, entre autres, une partie de l’Europe balkanique et des pays arabes, se maintint jusqu’au début du XXème siècle.


Ce personnage est également célèbre et célébré en Perse, en Afghanistan, dans toute l’Asie centrale, et plus particulièrement dans les pays turcophones (Turkestan, Ouzbékistan, Azerbaïdjan et jusque chez les Ouïgours de Chine). Il peut prendre alors des noms légèrement différents mais toujours reconnaissables.


S’ajoute à cela, l’empreinte de l’islam, car Nasr Eddin est toujours et partout musulman : même adopté et naturalisé par des communautés chrétiennes, arméniennes ou grecques par exemple, il se rend à la mosquée, il cite le Coran et invoque Allah, et va même dans certaines histoires jusqu’à exercer lui-même les fonctions d’imam. Ce nom de Nasr Eddin en revanche, qui signifie en langue arabe « gloire ou victoire de la religion » est trop répandu, trop banal pour prendre un sens particulier. On ne peut sans doute même pas y voir une allusion ironique, comme on dit d’un imbécile qu’il est une « lumière ». Quant au titre de hodja (ou mollah dans l’islam chiite, un degré inférieur dans la hiérarchie cléricale) dont il est souvent affublé, il désigne simplement en langue turque (hoca) un enseignant, c’est-à-dire dans le contexte de cette tradition un maître d’école coranique (medersa).


On peut ainsi se plaire à imaginer, sans en avoir de véritable preuve, que cette légende s’est diffusée au long des siècles dans le sillage des marchands qui suivaient la route de la soie, des pasteur nomades, des soldats, des fonctionnaires et des lettrés qui faisaient escortes aux conquérants.



Pour plus de contes et d’histoire de Nasr Eddin, je vous recommande le livre La sagesse extravagante de Nasr Eddin de Jean-Louis Maunoury aux éditions Albin Michel