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La spiritualité comme antidote à la violence - Compte rendu de la rencontre du 6 avril 2017


Bismilahi Rahmani Rahim


Ce billet est à lire comme un compte rendu non exhaustif d’une rencontre qui a eu lieu le jeudi 6 avril 2017 à l’Institut du Monde Arabe dans le cadre des Jeudis de l’IMA. Je remercie le Ciel de m’avoir permis d’assister à cet événement si enrichissant et instructif. Si ce compte rendu contient des erreurs, celles-ci sont imputables à ma mauvaise restitution (n’hésitez pas à m'en faire part), et, s’il regorge d’enseignements et de sagesses, cela revient à Dieu et à Sa miséricorde, ainsi qu’à l’éloquence des intervenants. Puisse t-Il nous donner sagesse et discernement. Amin


Le débat avait pour thème ''La Spiritualité comme antidote à la violence.'' Il fut proposé par Maati Kabbal et a été animé par Slimane Rezki et avait pour thème :


Les intervenants

Courte présentation du modérateur et des intervenant.e.s


Slimane REZKI : diplômé en sciences religieuses à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), auteur, traducteur, conférencier, spécialiste de l’œuvre de René Guénon et du soufisme.


Cheikh Khaled BENTOUNES : actuel guide spirituel de l’ordre soufi alawi. Écrivain, pédagogue, conférencier, il est le fondateur de nombreuses associations de promotion de la paix et du vivre-ensemble et notamment de l’ONG AISA internationale – Association Internationale Soufie Alawiyya.


Ghaled BENCHEIKH : islamologue, théologien et philosophe, animateur et producteur de l’émission Questions d’Islam sur France Culture.


Eric GEOFFROY : expert dans la pensée et la spiritualité islamique, spécialiste du soufisme et du cheikh Al Alawi dont l’ouvrage qu’il a publié au Seuil, « Un éblouissement sans fin » (2014), étudie en profondeur le diwan, recueil poétique.


Inès SAFI : polytechnicienne, est chercheuse au CNRS en physique quantique. Elle développe des théories reconnues et utilisées sur le plan international. En parallèle, elle contribue, à travers des tribunes et des conférences, à réhabiliter la place des sciences, du féminin et de l’altérité en Islam. Elle est co-auteure de livres portant sur le dialogue entre sciences et foi. Elle travaille aussi sur la cosmologie du cheikh El Alawi, sujet d’un exposé qu’elle a donné à l’Unesco.


Le débat a été suivi d’une partie artistique : lectures de poèmes et de textes du cheikh Alawi et de Ibn Arabi notamment par Carole Latifa Ameer co-fondatrice du collectif Dervish Project et par la poétesse Syrienne Rime AL SAYED, puis, d'une partie musicale avec :

Françoise Atlan

Anass Benmoussa

Le collectif d’artistes le Dervish Project

Et le chœur de la confrérie Alawiyya


Anass Benmoussa & Françoise Atlan

Qu’est-ce que la violence ? Pourquoi Dieu a-t-Il permis l’expression de la violence dans la nature ? Pourquoi Dieu a-t-Il permis l’expression de la violence dans la révélation ?


Il faut dire que la lecture unique littéraliste est problématique notamment de par les certitudes qu’elle avance. La question de la violence est une question ancienne. Elle est commune à toutes les traditions, qu’elles soient spirituelles ou philosophiques. Il faut donc faire attention à ne pas prendre nos opinions pour des certitudes et des vérités absolues et faire attention à ne pas lire le Coran avec un esprit étroit et fermé.

"I.S" "G.B" "K.B" "E.G"


Comment lisons-nous le Coran ? Que voulons-nous en retirer ?


Le Coran, s’il est la parole éternelle et incréée de Dieu comme le disent certains exégètes, est donc vivant. Ce n’est pas que des mots et des phrases, il porte en lui un esprit, une force, une énergie. Si nous le lisons comme un livre de droit, ou un livre historique ou encore comme un livre de science nous nous éloignons de l’essentiel.


Il faut savoir que le fiqh – droit et jurisprudence islamique ne se base que sur 8% de versets coraniques. Comment peut-on enfermer le Coran dans ces 8% de notre compréhension ? En effet, c’est à partir de ces 8% qu’est construit tout l’aspect juridique de la vision musulmane.

K.B


L’importance de la sira – vie du prophète


Il faut en revenir aux sources et donc aussi à la sira – vie du prophète, qui est en quelque sorte son curriculum vitae. Comment résolvait-il les problèmes sociaux ? Comment se comportait-il avec les juif.ve.s, chrétien.ne.s et non musulman.e.s de façon générale ?


- L’histoire du prophète à Khaybar par exemple est très instructive, puisqu’il y a résolu le conflit avec la tribu juive qui avait rompu le pacte qu’elle avait avec les Musulmans et a même fini par épouser Safiya (sa femme juive), en expliquant qu’ainsi, ils formaient une seule et même famille. Personne ne pourrait donc venir les punir même s’ils étaient juifs puisqu’ils faisaient désormais parti de la famille du prophète.


- Un autre exemple est le passage du prophète à Taïf où il subit jet de pierre, railleries, crachats, insultes, moqueries et fut même blessé. Lors de cet épisode, il ne disait rien d’autre que « ô Dieu, pardonne leur car ils ne savent pas ce qu’ils font », reprenant ainsi la parole de Jésus.


Au lieu de mettre en avant la sira – vie du prophète, certains préfèrent mettre en avant des hadiths apocryphes. Pourtant, la sunna – tradition du prophète, tout comme sa sira – vie du prophète, est emprunte d’amour et de rahma – miséricorde, tant envers les Juifs et les Chrétiens, qu’envers les Non Musulmans de façon générale. Il est important de le rappeler et de l’enseigner.


Lorsque l’on regarde la vie du prophète, il y a parfois des apparentes contradictions dans la façon dont il traitait Juifs et Chrétiens, mais, comme on le verra un peu plus loin, le contexte est important. De plus, dans ces situations apparemment contradictoires, il faut toujours se référer au Coran comme le recommandent les savants. En occurrence, Dieu dit dans le Coran :


« Et Nous ne t’avons envoyé qu'en miséricorde pour les mondes » (Coran 21, 107)


En effet, à plusieurs reprises, dans les épreuves et l’adversité, des personnes sont venues le voir pour qu’il maudisse ceux et celles qui leurs causaient du tort ainsi qu'aux musulmans, et il répondait qu’il n’avait pas été envoyé pour cela.

"K.B." "G.B" "S.R"


Le mystère de la nature de l’homme et le débat pré éternel


On peut se demander : si l’être humain a été créé à partir du souffle divin, à partir d’un acte d’amour, pourquoi Dieu dans Sa bonté et dans Sa Toute Puissance ne lui a-t-Il pas épargné la capacité d’être violent ? Pourquoi laisse-t-Il agir la force maléfique qu’est Ibliss ? Pourquoi n’a-t-Il pas renoncé quand les êtres angéliques ont exprimé leurs craintes que l’archétype adamique ne répande le sang et les destructions sur terre (Coran 2,30) ?


Pourtant sa réponse fut : « J’ai la connaissance de ce que vous ne savez pas » (Coran 2,30)

Et dans un autre verset : « vous n’avez reçu de la connaissance que peu » (Coran 17,85)

Le mystère est ici affirmé et il ne saurait être percé. Cependant, nous pouvons essayer d'en réduire l’épaisseur.


On constate que le débat pré éternel portait sur l’Homme alors que ce dernier n’existait pas encore. Les anges savaient que l’Homme ferait couler le sang sur terre et qu’il était injuste. Que comprenons-nous de ce dialogue ?

I.S.


Il y a quelque chose qui indique que ce khalifa – lieutenant de Dieu sur terre pouvait être enclin à la violence. Adam n’est pas l’Homme. Les anges parlaient ici du réceptacle de l’Homme en tant qu’être, animal, surgissant dans la chaîne de la création. Adam est une conscience, c’est celui qui a reçu les noms, et, par conséquent, toutes les possibilités. Il est celui qui a reçu la connaissance et cette dernière fait toute la différence.


Le connaissant est celui/celle qui agira en toute circonstances avec justice et bel agir. Ces deux notions sont d’ailleurs celles par lesquelles se terminent tous les sermons du vendredi, et cela, dans toutes les mosquées du monde depuis 14 siècles.


Le connaissant est celui/celle qui est juste. Mais que faisons-nous de ces concepts (justice et bel agir) ?


Dieu n’appartient pas aux musulman.e.s ni au prophète Muhammad. Il appartient à l’humanité toute entière et nous avons le choix de croire ou de ne pas croire mais le principe de l’unité dépasse même la croyance puisque l’humanité surgit d’une même source.

K.B


Les choses et leurs opposés


Concernant le mystère évoqué précédemment, il faut rappeler que le dévoilement de réalités supra rationnelles, donc indicibles, est à la portée de Maîtres spirituels qui nous en ont transmis quelques lueurs. Une de ces lueurs nous est rapportée par le cheikh Ahmed El Alawi qui écrit :


« Les choses se trouvent cachées dans leurs opposés, et, sans l'existence des opposés, Celui qui oppose ne serait pas manifesté. »

On est ici au-delà du schéma d’Aristote du tiers exclu. Non seulement une chose et son opposée peuvent ainsi coexister, mais elles sont même nécessaires l’une à l’autre. La tension entre le bien et le mal peuvent être créatrices même formatrices sur la voie de l’éveil spirituel.


On pourrait ici penser à l’imploration de Dieu lors de l’épreuve or cela relève de ce que l’émir Abdelkader appelait « l’adoration viciée ». La tension entre le bien et le mal invite plutôt à dépasser la dualité en vue du tawhid – unicité, de l’expérience intérieure et vivifiée de l’unicité, en se détachant des causes secondes, illusoires, pour se remettre en toute confiance au Seigneur :


« Celui qui a trouvé Dieu n’a rien perdu » Ibn Ata illah As-Sakandâri


C’est une forme de dépouillement intérieure qui nous vide de notre avidité de pouvoir matériel et immatériel ainsi que de nos pulsions égocentriques. Cette attitude ne se confond pas avec une résignation à la violence qui est infligée ou dont nous sommes porteurs. Elle ne fait pas l’économie de la quête de justice. Il s’agirait plutôt d’épargner à nos cœurs les tourments et la peur dues à ces causes secondes, ce qui rend notre action mesurée, apaisée, juste et belle.


La spiritualité vise à polir le cœur sur lequel les aléas glissent tel des gouttes de rosée sur des pétales de fleurs. Elle nous épargne la surenchère de la violence en privilégiant systématiquement le pardon tant intérieurement qu’extérieurement (quand il est à notre portée) :


« Repousse (le mal) par ce qui est meilleur ; et voilà que celui avec qui tu avais une animosité devient tel un ami chaleureux. » (Coran 41, 34)


Si la force du mal est libre d’agir, le message divin salvateur vient libérer le cœur humain de son emprise. Mais alors, n’est-il pas étrange que ce même message divin laisse une place à la violence ?


Telle est la deuxième question devenue de nos jours une obsession. Le paradoxe posé par le Coran peut sembler à première vue frappant : d’un côté certains versets appellent au combat ou à des châtiments corporels ou encore décrivent l’atrocité des punitions en enfer. D’un autre côté, bien des versets appellent à l’amour, au service du bien, de la vie, des créatures ou alors rappellent la dignité irréductible et inconditionnelle de l’être humain ainsi que la miséricorde de Dieu envers Ses créatures qui englobe tout et dépasse Sa colère.

I.S


De la rahma – miséricorde


Par ailleurs, le nom « Ar Rahman » occupe une place privilégiée parmi les noms divins. Il faut rappeler qu’il est issu du mot « rahm » qui renvoie à l’utérus ou à la matrice.


« Rahman » évoque l’amour maternel et Maurice Gloton le traduit par « rayonnant d’amour ».

Ce nom est au cœur de la formule qui inaugure chaque chapitre du Coran hormis un seul dans lequel elle se trouve dans son corps comme dans chacun des actes les plus intimes du croyant. Là aussi des injonctions et leurs opposés peuvent être entremêlés dans le texte dont l’ordre chronologique de la révélation n’est pas respecté dans l’agencement des sourates, ce qui suscite un questionnement : Des assertions se trouveraient-elles cachées dans leurs opposés en analogie avec les propos du cheikh Al Alawi ?


Il semble que ce paradoxe s’est imposé dans le passé de la même façon et avec la même acuité que de nos jours. Il a émergé d’un rapport moderne au Coran, rapport fortement problématique mais où on trouve des germes dans des doctrines antérieures.


Un tel rapport n’est pas le propre des Extrémistes religieux mais il se trouve aussi chez leurs opposant.e.s qui ne font que les renforcer en fin de compte. Formant des miroirs en abyme, ces deux camps figent les versets du Coran dans un sens immédiat, unique, apparent, définitivement établi. Le tiers exclus a de l’emprise et l’unicité du sens est de mise, ôtant ainsi au Coran son enracinement historique, sa portée symbolique et métaphysique :


« ces symboles nous les élaborons pour les êtres humains mais ne les comprennent que ceux qui ont la connaissance » (Coran 6, 97 ; 2,164 ; 30, 22)

I.S


Du contexte et de la polysémie


Les versets relatifs au combats ont été pris en leur sens littéral, essentiellement pendant la confrontation avec les mecquois hostiles à Muhammad et aux musulman.e.s ou alors lors des grandes invasions mongoles et les croisées. Autrement, ils ont inspiré une multitude d’interprétations ésotériques. Cette approche polysémique du Coran est l’antidote à l’approche réductrice moderne. Elle est au cœur de la tradition spirituelle et remonte à l’époque de la révélation.


Il faut rappeler qu’il n’y a pas de texte sans contexte. Les premiers qui ont formulé cela sont les exégètes. Ainsi Tabari par exemple dit que pour un verset, il y a 50 interprétations. La polysémie du sens du coran a ainsi durée pendant les 23 ans de la révélation et continue de durer. Cela jusqu’à la fin des temps.


Il faut savoir relativiser le texte à son contexte et ne jamais l’utiliser comme prétexte pour un nouveau contexte sinon on prend en otage le texte. En effet, en ce qui concerne certains versets coraniques, notamment le verset dit de l’épée (dans la sourate 9), dès qu’on se réfère au contexte, ce dernier est éclairant. Le texte « démine » le terrain.