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La notion de djihad an nafs, l'effort sur soi ou l'effort spirituel et la psychologie - Conclusion



Le djihad, terme fourvoyé de nos jours est le moyen par excellence pour le Musulman de travailler son intériorité. Dans ce cheminement où le travail spirituel consiste à se rapprocher de Dieu, à se libérer intérieurement des passions de son ego – nafs, et, à agir dans le bien, les rituels tout comme les exercices spirituels (prières, jeûnes, zikr, méditation, retraite spirituelle..) seront pour lui des moyens privilégiés de rappel, et, des outils important lui permettant d’atteindre ses objectifs, et ainsi, maintenir le lien avec le divin.


La spiritualité étant une discipline exigeante, dans nos sociétés modernes, elle implique d’avoir un autre rapport au temps :

Prendre le temps de méditer sur Ses signes que ce soit dans les textes sacrés tout comme dans la création,

Apprendre à s’en remettre à Dieu avec confiance,

Et, se rappeler dans un monde qui incite à l’oubli et impose à l’individu de devoir tout maîtriser et contrôler rapidement.

C’est ainsi que le travail spirituel conduira l’individu à un certain lâcher prise et à un détachement du matériel, pour sortir de la compétition perpétuelle à laquelle le pousse la société, et, qui peut le rendre agressif et dépressif. Ce travail lui permettra également d’accepter ce qui advient, qu’il le perçoive comme étant positif ou négatif. En effet, puisqu’il n’y a d’autre Dieu que Dieu et qu’il n’y a d’autre réalité que Sa réalité, Lui Seul sait le pourquoi du comment, et, à part Lui tout le reste n’est rien.




Dis : « Ô Dieu, Maître de l’autorité absolue. Tu donnes l’autorité à qui Tu veux, et Tu arraches l’autorité à qui Tu veux ; et Tu donnes la puissance à qui Tu veux, et Tu humilies qui Tu veux. Le bien est en Ta main et Tu es Omnipotent. Tu fais pénétrer la nuit dans le jour, et Tu fais pénétrer le jour dans la nuit, et Tu fais sortir le vivant du mort, et Tu fais sortir le mort du vivant. Et Tu accordes attribution à qui Tu veux, sans compter ».

Coran 3, 26 – 27




Dieu ! Point de divinité à part Lui, le Vivant, Celui qui subsiste par lui-même « al-Qayyum ». Ni somnolence ni sommeil ne Le saisissent. A lui appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Qui peut intercéder auprès de Lui sans Sa permission ? Il connaît leur passé et leur futur. Et, de Sa science, ils n’embrassent que ce qu’Il veut. Son Trône « Kursiy » déborde les cieux et la terre, dont la garde ne Lui coûte aucune peine. Et Il est le Très Haut, le Très Grand.

Coran 2, 255


Le travail intérieur impacte la psychologie profonde de l’individu puisque comme nous l’avons dit précédemment, et, contrairement à ce qu’affirme les philosophies rationalistes, en islam, c’est le cœur qui influe sur l’esprit et qui irradie la totalité de l’être et non l’esprit et/ou le cerveau. C’est pourquoi la spiritualité musulmane accorde une importance particulière au cœur et à sa purification.


En outre, si les religions monothéistes de façon générale, proposent des exercices spirituels comme outil pour ce travail intérieur, les outils de la spiritualité musulmane seront notamment la méditation sur les signes de Dieu dans la création et dans l’Homme, le jeûne, la prière, le rappel ou zikr, la pratique des bonnes œuvres, l’adoption d’un comportement droit et juste, et, de façon plus générale, l’effort de mettre en œuvre ses valeurs et son éthique dans sa vie quotidienne.


Ô vous qui avez cru ! Craignez Dieu. Que chaque âme voit bien ce qu’elle a avancé pour demain. Et craignez Dieu, car Dieu est Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites. Et ne soyez pas comme ceux qui ont oublié Dieu ; [Dieu] leur a fait alors oublier leur propres personnes ; ceux-là sont les pervers.

Coran 59, 18 – 19


Quiconque constate un fait blâmable doit intervenir pour le corriger par la main, s’il n’est pas capable qu’il le fasse par la langue, s’il n’en est pas capable qu’il le désapprouve en son for intérieur, c’est là le degré le plus faible de la foi.

Hadîth authentique rapporté notamment par Mouslim, at-Tirmidhi, Ibn Mâja et Ahmad (Les quarante hadiths d’an-Nawâwî)


La spiritualité musulmane inscrivant l’individu dans son environnement et dans son écosystème, il ne s’agit pas d’être un individu proche de Dieu et loin des Hommes, mais plutôt d’être un individu connecté à Dieu et à son environnement. Il ne s’agit pas non plus de blâmer le temps ou son époque mais de les accepter comme étant une volonté divine, et, par conséquent, de savoir en tirer profit, rester positif, et, cultiver l’excellence quel que soit le contexte. Il s’agira aussi de changer son regard sur le monde et d’avoir une attitude bienfaisante envers tout et tous.

« La Vérité divine fleurit dans les champs de l’Amour et de la Charité ».

Vie et enseignements de Tierno Bokar, Amadou Hampâté Bâ

« Dieu est Amour et Puissance. La création des êtres procède de Son Amour et non d’une quelconque contrainte. Détester ce qui est produit par La Volonté divine agissant par amour, c’est prendre le contre-pied du Vouloir divin et contester Sa Sagesse. Exclure un être de l’Amour primordial, c’est faire preuve d’ignorance capitale. La vie et la perfection sont contenues dans l’Amour divin qui se manifeste en Force rayonnante, en Verbe créateur qui anime le Vide-vivant. De ce Vide-vivant, Il fait apparaître des formes qu’Il répartit en règnes. Que notre amour ne soit pas centré sur nous-même ! Qu’il ne nous pousse pas à n’aimer que ce qui nous ressemble ou à n’épouser que les idées semblables aux nôtres ! N’aimer que ce qui nous ressemble, c’est s’aimer soi-même, ce n’est pas aimer. L’infidèle, en tant qu’Homme, ne peut être exclu de l’Amour divin. Pourquoi le serait-il du nôtre ? Il occupe le rang auquel Dieu l’a élevé. Le fait, pour un homme, de s’abaisser peut entraîner un châtiment sans pour cela provoquer une exclusion de la source dont il est issu ».

Amadou Hampâté Bâ, Vie et enseignements de Tierno Bokar


Comme l’explique ici Tierno Bokar et comme nous le verrons ultérieurement, vivre cette spiritualité implique d’accepter et de respecter tant les différences inter individuelles et inter culturelles que la diversité dans la création. Le Musulman vivant sa spiritualité de façon active cherchera ainsi à sortir de sa zone de confort, et, à impacter son environnement de façon positive, sans pour autant imposer sa foi à autrui ou encore le juger. En outre, il s’efforcera à être un bien pour tous, pas uniquement pour ses semblables. En effet, n’est-ce pas dans l’altérité et dans l’adversité que l’on se découvre réellement ?


Nulle contrainte en matière de religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. Donc, quiconque mécroit au Rebelle tandis qu’il croit en Dieu saisit l’anse la plus solide, qui ne peut se briser. Et Allah est Audient et Omniscient.

Coran 2, 256


Vivre sa spiritualité au quotidien c’est donc vivre et agir en conscience. Appliquer son éthique à tous les domaines de sa vie : envers les individus, envers les animaux, envers la nature, et envers l’univers de façon générale. Le coran prend d’ailleurs en compte toutes ces dimensions. C’est ainsi que dans son « corps » on trouve des sourates intitulées « les hommes » (ou les gens), « les femmes », « Maryam » (Marie), « les abeilles », « les fourmis » ou encore « l’araignée », et des invitations à observer la nature et l’univers.


De nos jours et face aux nombreux périls auxquels sont exposés les individus, comment le Musulman peut-il se positionner et vivre sereinement et pleinement sa foi et sa spiritualité ? Ne devrait-il pas un peu plus interroger les modèles que lui propose notre modernité pour demain ? Dans ce contexte, les plus jeunes et les plus précaires étant les plus exposés, l’éducation ne serait-elle pas pour eux un excellent moyen de s’émanciper de leur condition et de devenir un jour d’authentiques lieutenants ou vices gérants de Dieu sur terre ? Enfin, dans cette société mondialisée en perte de repères et dans laquelle l’univers des possibles semble infini, le djihad an nafs ou la pratique de l’effort orientée vers un objectif, n’aiderait elle pas les individus à vivre mieux et à mieux vivre ensemble ?


Il faut dire que bien que l’idée selon laquelle les religions perdraient du terrain dans le monde soit répandue (notamment dans les sociétés occidentales), elle ne reflète pas la réalité à l’échelle mondiale. En outre, même si les sociétés occidentales connaissent depuis plusieurs siècles une phase de déchristianisation, le désir et la recherche de spiritualité restent d’actualité chez les individus qui composent ces société. Par ailleurs, cette soif de spiritualité ne témoignerait-elle pas du fait que l’humain ait le spirituel « chevillé au corps » comme peut le soutenir le coran ainsi que Souleymane Bachir Diagne ?


Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, il semblerait en effet que l’humain ne puisse vivre pleinement en se limitant au temps sériel du « métro – boulot – dodo », soumis au rythme des jours qui passent et dans la matérialité uniquement. Si on considère que la spiritualité fait partie de la vérité anthropologique (de la vérité de l’humain), comme l’attestent notamment les quelques versets coraniques cités en introduction de ce texte, dans ce contexte, quelle spiritualité pourrait-on proposer pour demain ?


A ce sujet, dans l’antiquité, Platon nous disait que nous sommes des êtres qui sommes attirés vers quelque chose d’autre et que cela est notre vérité, notre réalité. Pour lui, ce qui réveillerait en nous cet appel de l’ailleurs serait la beauté.


C’est ainsi que pour certains, nul besoin de religion. Assouvir cette soif de spiritualité passerait par l’expérience et la contemplation de la beauté puisque cette dernière réveille en nous une certaine nostalgie, un manque. Contempler la beauté tout seul et/ou avec les autres nous donnant l’impression d’une plénitude et d’une communion avec les autres, cette expérience suffirait pour assouvir la soif du spirituel qui nous habite.


Du point de vue du religieux, l’Homme ne pourrait se contenter du spirituel sans religion car ces dernières réagissent certes sur le plan spirituel, mais pas uniquement. En effet, au centre de toute religion, qu’elle soit monothéiste ou non, se trouve la spiritualité. Cependant, du point de vue des religions, dans la quête spirituelle on ne cherche pas à s’abîmer dans la contemplation du beau mais on cherche plutôt à se retrouver avec un témoin de soi, à être dans la présence. Par conséquent, affirmer que l’on s’approcherait du spirituel dans la beauté comme on pourrait s’en approcher dans le cadre des religions n’est pas exacte. Du point de vue du religieux ça serait plutôt accéder à un spirituel qui serait encore incomplet et qui ne serait ni constitué ni éduqué que ce soit en ce qui concerne ses finalités tout comme en ce qui concerne ses possibles.


A ce sujet Saint Augustin disait dans ses Confessions :


« Mon cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en Toi ».


Cette citation témoigne du fait que toutes les formes intermédiaires de satisfaction (que ce soit la beauté dans l’art, la beauté de la science et de la connaissance..) ne sont que des substituts qui provoquent une forme de divertissement mais n’assouvissent pas réellement la soif spirituelle. Le désir s’aveuglerait ici sur son propre objet.


En effet, la seule satisfaction possible du point de vue du religieux est donnée dans une présence, car ce que l’on veut c’est se retrouver avec un témoin de soi c’est-à-dire dans la présence divine. C’est ainsi que Mohammed Iqbal dans ses vers développe l’idée de présence et de se retrouver avec un témoin de soi. En outre, selon lui, dans la voie de la réalisation de soi, l’individu devrait toujours chercher trois témoins : quelqu’un d’autre, soi-même et Dieu.


« L'esseulement et la solitude sont deux choses différentes. Quand on est esseulé, il est facile de croire qu'on est sur la bonne voie. La solitude est meilleure pour nous, car elle signifie être seul sans se sentir esseulé. Mais en fin de compte, le mieux est de trouver une personne, la personne qui sera votre miroir. N'oubliez pas que ce n'est que dans le cœur d'une autre personne qu'on peut réellement se trouver et trouver la présence de DIEU en soi ».

Règle 7 des 40 règles de Shams ed-Din de Tabriz (tirée du roman « Soufi, mon amour », d'Elif Shafak)


La richesse des textes religieux facilite également le cheminement vers la réalisation de soi car ces derniers nous parlent de nous-même et nous abreuvent. Hélas, de nos jours ces textes ont tendances à être réduits à une somme d’interdits et de devoirs alors qu’ils sont en réalité bien plus que cela..


La spiritualité que nous devons envisager pour demain est une spiritualité au sein de laquelle les religions seront sorties de leurs propres pétrifications et se seront reconnectées à leur principe de mouvement et de voyage : voyage de soi-même à soi-même.


« La Voie n'est qu'un seul pas : Fais un pas hors de toi-même pour arriver à Dieu. S'en aller de soi, c'est se rendre compte que ce soi n'existe pas; et que rien n'existe, sauf Dieu ».

Abou Saïd Abu-l-Kheir


Comprendre cela, c’est aussi comprendre et accepter le pluralisme profond des voies spirituelles car en revenant aux textes, les religions pourront comprendre leur propre pluralisme et vivre en harmonie avec l’Autre. En effet, la diversité des êtres, des religions et la diversité dans la création de façon générale est une volonté divine :


Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre connaissiez. Le plus noble d’entre vous auprès de Dieu, est le plus pieux. Dieu est certes Omniscient et Grand-Connaisseur.

Coran 49, 13


[..] Si Dieu avait voulu, certes Il aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver dans ce qu’Il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes œuvres. C’est vers Dieu qu’est votre retour à tous ; alors Il vous informera de ce en quoi vous divergiez.

Coran 5, 48


Le pluralisme est donc dans l’ordre des choses et est un bien. Et Lui Seul est Un, l’Unique. Mais attention, il ne s’agit pas non plus d’effacer les différences pour accepter cette pluralité sinon ça serait vouloir rendre le monde uniforme. Ne pas nier les différences mais les accueillir comme faisant parties entières de notre monde et de notre réalité, conduira les individus et les communautés à vivre en harmonie, dans le respect et dans la communion.


Accepter la diversité dans la création c’est donc sortir des conceptions simplistes et étriquées des religieux et des non religieux et/ou spirituels. Ces conceptions pouvant conduire à de l’ultra communautarisme, à des phénomènes de rejets de l’altérité, et, poussées à l’extrême, à de la violence et à ces faits de terrorisme que le monde moderne connait.


Accepter pleinement la diversité dans la création et la complexité qu’elle implique permettra également de sortir de la vision manichéenne, réductive et parfois intolérante des non religieux (ou de celles et ceux qui se qualifient de spirituels hors religion) à l’égard des religieux.


Au niveau des religions, il faudrait également qu’en revenant aux textes, ces dernières s’éduquent et éduquent les autres au pluralisme. En outre, cela permettra aux individus, Musulmans ou non, Croyants ou non, de vivre ensemble dans le respect total des différences de chacun. Pour ce faire, les initiatives religieuses devraient sortir des visées ultra communautaristes et renouer avec l’aspect social général qui leur est constitutif. En effet, si les religions monothéistes ont su dépasser les différences culturelles et les frontières physiques à travers le temps, n’est-ce pas notamment parce que les religieux mettaient en pratique leurs valeurs au travers d’une éthique responsable, sans pour autant vouloir convertir à tout prix les autres à leur foi ? N’est-ce pas aussi parce qu’ils étaient tournées vers Lui à travers l’Autre, sans égard pour ses différences, ses origines et/ou ses croyances ?


« Nous avons tous été créés à Son image, et pourtant nous avons tous été créés différents et uniques. Il n’y a jamais deux personnes semblables. Deux cœurs ne battent jamais à l’unisson. Si Dieu avait voulu que tous les Hommes soient semblables, Il les aurait faits ainsi. Ne pas respecter les différences équivaut donc à ne pas respecter le saint projet de Dieu ». Règle 21 des 40 règles de Shams ed-Din de Tabriz (tirée du roman « Soufi, mon amour », d'Elif Shafak)


Dans le cadre de cette réforme profonde, individuelle et sociale, les individus ne devraient pas oublier de toujours se poser la question de l’origine et des finalités, car, au-delà des résultats concrets et observables de leurs actions, la véritable valeur de ces dernières réside dans les intentions qui les précédent. En outre, se poser la question du pourquoi permettra de donner du sens et de choisir le comment, c’est-à-dire, de réfléchir aux meilleurs moyens à mettre en œuvre pour atteindre les objectifs fixés au préalable. Cela, sans égard pour les résultats concrets car le succès vient de Dieu et non de la volonté humaine.


Il apparaît clairement également que nous devrions nous interroger sur la question de l’importance de la transmission directe [des savoirs] dans l’éducation sa façon générale à notre époque de « dématérialisation des savoirs ».



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Bibliographie



La crise du monde moderne, René Guenon (Gallimard, 1973)


Le Livre du Dedans, Rumi (Acte Sud, 2010)


Le Saint Coran (traduction en langue française, Dar Al-Bouraq)


Les Confessions, Saint Augustin (Augustin d'Hippone) (Flammarion, 1993)


Les Quarante hadiths de l'imam An-Nawâwî (avec commentaires) par cheikh Al-'Uthaymîn (Al Madina, 2012)


Muhammad, vie du prophète, Tariq Ramadan (Archipoche, 2008)


Riyad as salihin (Le Jardin des vertueux) (Dar Al-Gharb al Islami, 1994)


Soufi, mon amour, Elif Shafak (10/18, 2011)


Vie et enseignement de Tierno Bokar, Amadou Hampaté Ba (Points, 2014)