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[Audio] Lecture de la « Prière de la solitude » d'Antoine de Saint-Exupéry



« Prière de la solitude » d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944)


Antoine de Saint-Exupéry est un poète, romancier et aviateur disparu au cours d'une mission de reconnaissance aérienne le 31 juillet 1944. Il est l'auteur de nombreuses œuvres telle que « Le petit Prince ».


« Ayez pitié de moi, Seigneur, car me pèse ma solitude. Il n'est rien que j'attende. Me voici dans cette chambre où rien ne me parle. Et cependant ce ne sont point des présences que je sollicite, me découvrant plus perdue encore si je m'enfonce dans la foule. Mais telle autre qui me ressemble, seule aussi dans une chambre semblable, voici cependant qu'elle se trouve comblée si ceux de sa tendresse vaquent ailleurs dans la maison. Elle ne les entend ni ne les voit. Elle n'en reçoit rien dans l'instant. Mais il lui suffit pour être heureuse de connaître que sa maison est habitée.


Seigneur, je ne réclame rien non plus qui soit à voir ou à entendre. Vos miracles ne sont point pour les sens. Mais il Vous suffit pour me guérir de m'éclairer l'esprit sur ma demeure. Le voyageur dans son désert, s'il est, Seigneur, d'une maison habitée, malgré qu'il la sache aux confins du monde, il s'en réjouit. Nulle distance ne l'empêche d'en être nourri, et s'il meurt il meurt dans l'amour…


Je ne demande donc même pas, Seigneur, que ma demeure me soit prochaine. Le promeneur qui dans la foule a été frappé par un visage, le voilà qui se transfigure, même si le visage n'est point pour lui. Ainsi de ce soldat amoureux de la reine. Il devient soldat d'une reine. Je ne demande donc même pas, Seigneur, que cette demeure me soit promise.


Au large des mers il est des destinées brûlantes vouées à une île qui n'existe pas. Ils chantent, ceux du navire, le cantique de l’île et s'en trouvent heureux. Ce n'est point l'île qui les comble mais le cantique.


Je ne demande donc même pas, Seigneur, que cette demeure soit quelque part… La solitude, Seigneur, n'est fruit que de l'esprit s'il est infirme. Il n'habite qu'une patrie, laquelle est sens des choses. Ainsi le temple quand il est sens des pierres. Il n'a d'ailes que pour cet espace. Il ne se réjouit point des objets mais du seul visage qu'on lit au travers et qui les noue. Faites simplement que j'apprenne à lire. Alors, Seigneur, s'en sera fini de ma solitude ».


Amen - Ainsi soit-il


Antoine de Saint-Exupéry - Prière de la solitude (Citadelle, 1944) - YouTube

Durée : 2 mn 37

Musique : Ludovico Einaudi, Divenire

Au sujet de l'ouvrage Citadelle d'Antoine Saint-Exupéry


Saint-Exupéry désignait lui-même Citadelle comme son œuvre posthume. Ébauché dès 1936, le texte est élaboré parallèlement aux derniers livres publiés de son vivant : Terre des hommes, Pilote de guerre, Le Petit Prince. Rassemblés dans une valise, les feuillets écrits sur plusieurs années forment un recueil de réflexions sur la condition de l’homme et son lien à Dieu.


Il est difficile d’imaginer la forme finale de ce texte que Saint-Exupéry avait l’intention de corriger, ce qui signifiait pour lui, une réécriture. Les feuillets qui nous sont parvenus représentent à eux seuls, en nombre de pages, la moitié de son œuvre. Publié pour la première fois en 1948, le manuscrit est structuré en 219 chapitres dont l’ordre n’est peut-être pas celui que l’auteur aurait privilégié s’il avait pu achever son travail. Cette organisation des chapitres tente de dessiner une vision cohérente du message de Saint-Exupéry.


L’ouvrage est écrit à la première personne, et si l’on en croit les ébauches lues par Antoine de Saint-Exupéry dès 1936 à Pierre Drieu La Rochelle, il s’agit du discours d’un chef berbère dont le père du « sang des aigles » a été assassiné. Sa sagesse lui vient des enseignements de son père et des expériences exceptionnelles ou ordinaires qu’il a lui-même vécues et qu’il interroge pour comprendre le fonctionnement des individus, du monde et des sociétés.


Trois niveaux de lecture de l’œuvre peuvent être distingués. Tout d’abord, un niveau de lecture immédiate, qui joue sur l’exotisme et le dépaysement apparents d’une fable évoquant les palais des mille et une nuits. Ensuite, un niveau de lecture morale et sociale, réflexion d’ordre politique sur le chef et l’autorité. Cet aspect correspond peut-être plus à un projet antérieur, dont le titre provisoire était Le Caïd et qui parut dans le numéro 7 de juillet 1948 de la revue La Table ronde sous le titre de « Seigneur berbère ». Enfin, une lecture spirituelle appelle à la vigilance de l’Esprit.