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[Conte - Nasrudin] A qui la barbe ?


Miniature de Nasreddin Hodja, 17ème siècle


Nasrudin rêvait qu’il tenait la barbe de Satan dans sa main.


En tirant sur un poil, il cria : « La douleur que tu ressens n’est rien comparée à celle que tu infliges aux mortels pervertis. »


Et il tira sur la barbe tellement fort qu’il se réveilla dans un cri d’agonie. C’est à ce moment qu’il comprit que la barbe qu’il tenait était la sienne.


Shah, Idries (2003). The World of Nasrudin. London: Octagon Press. p. 438


Qui est Nasr Eddin ?



De longue date, de nombreuses histoires, comiques, généralement très brèves, mettent en scène un héros légendaire, fort peu « héroïque » d’ailleurs, portant le nom de Nasr Eddin. Ces histoires sont connues, appréciées et transmises par l’écrit ou oralement et ce dans des dizaines de langues, sur une aire géographique immense qui comprend notamment les territoires conquis et dominés d’abord par les Turcs seldjoukides à partir du XIème siècle puis par les Ottomans dont l’empire, qui comprenait aussi, entre autres, une partie de l’Europe balkanique et des pays arabes, se maintint jusqu’au début du XXème siècle.


Ce personnage est également célèbre et célébré en Perse, en Afghanistan, dans toute l’Asie centrale, et plus particulièrement dans les pays turcophones (Turkestan, Ouzbékistan, Azerbaïdjan et jusque chez les Ouïgours de Chine). Il peut prendre alors des noms légèrement différents mais toujours reconnaissables.


S’ajoute à cela, l’empreinte de l’islam, car Nasr Eddin est toujours et partout musulman : même adopté et naturalisé par des communautés chrétiennes, arméniennes ou grecques par exemple, il se rend à la mosquée, il cite le Coran et invoque Allah, et va même dans certaines histoires jusqu’à exercer lui-même les fonctions d’imam. Ce nom de Nasr Eddin en revanche, qui signifie en langue arabe « gloire ou victoire de la religion » est trop répandu, trop banal pour prendre un sens particulier. On ne peut sans doute même pas y voir une allusion ironique, comme on dit d’un imbécile qu’il est une « lumière ». Quant au titre de hodja (ou mollah dans l’islam chiite, un degré inférieur dans la hiérarchie cléricale) dont il est souvent affublé, il désigne simplement en langue turque (hoca) un enseignant, c’est-à-dire dans le contexte de cette tradition un maître d’école coranique (medersa).


On peut ainsi se plaire à imaginer, sans en avoir de véritable preuve, que cette légende s’est diffusée au long des siècles dans le sillage des marchands qui suivaient la route de la soie, des pasteur nomades, des soldats, des fonctionnaires et des lettrés qui faisaient escortes aux conquérants.