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[Conte - Nasrudin] Le contrebandier


Miniature de Nasrudin Hodja, 17ème siècle


Nasrudin passe régulièrement de Perse en Grèce à dos d'âne. Le baudet porte toujours deux paniers de bât pleins de paille. Quand il repasse la frontière avec son maître, il ne les a plus. À chaque passage, les gardes-frontière fouillent les paniers à la recherche de marchandises de contrebande, sans jamais rien trouver.

« Nasrudin, que transportes-tu ?

— Je suis un contrebandier. »

Les années s'écoulent. Nasrudin a la mine de plus en plus prospère. Finalement, il va s'établir en Égypte, où il mène une vie fastueuse. C'est là qu'un des douaniers le rencontre un jour.

« Dis-moi, Nasrudin, maintenant que tu es hors de la juridiction des fonctionnaires grecs et persans, de quoi faisais-tu la contrebande, que jamais nous n'avons pu mettre la main dessus ?

— Je faisais la contrebande des ânes ! »



Idries Shah, Les aventures de Nasrudin


Qui est Nasr Eddin ?



De longue date, de nombreuses histoires, comiques, généralement très brèves, mettent en scène un héros légendaire, fort peu « héroïque » d’ailleurs, portant le nom de Nasr Eddin. Ces histoires sont connues, appréciées et transmises par l’écrit ou oralement et ce dans des dizaines de langues, sur une aire géographique immense qui comprend notamment les territoires conquis et dominés d’abord par les Turcs seldjoukides à partir du XIème siècle puis par les Ottomans dont l’empire, qui comprenait aussi, entre autres, une partie de l’Europe balkanique et des pays arabes, se maintint jusqu’au début du XXème siècle.


Ce personnage est également célèbre et célébré en Perse, en Afghanistan, dans toute l’Asie centrale, et plus particulièrement dans les pays turcophones (Turkestan, Ouzbékistan, Azerbaïdjan et jusque chez les Ouïgours de Chine). Il peut prendre alors des noms légèrement différents mais toujours reconnaissables.


S’ajoute à cela, l’empreinte de l’islam, car Nasr Eddin est toujours et partout musulman : même adopté et naturalisé par des communautés chrétiennes, arméniennes ou grecques par exemple, il se rend à la mosquée, il cite le Coran et invoque Allah, et va même dans certaines histoires jusqu’à exercer lui-même les fonctions d’imam. Ce nom de Nasr Eddin en revanche, qui signifie en langue arabe « gloire ou victoire de la religion » est trop répandu, trop banal pour prendre un sens particulier. On ne peut sans doute même pas y voir une allusion ironique, comme on dit d’un imbécile qu’il est une « lumière ». Quant au titre de hodja (ou mollah dans l’islam chiite, un degré inférieur dans la hiérarchie cléricale) dont il est souvent affublé, il désigne simplement en langue turque (hoca) un enseignant, c’est-à-dire dans le contexte de cette tradition un maître d’école coranique (medersa).


On peut ainsi se plaire à imaginer, sans en avoir de véritable preuve, que cette légende s’est diffusée au long des siècles dans le sillage des marchands qui suivaient la route de la soie, des pasteur nomades, des soldats, des fonctionnaires et des lettrés qui faisaient escortes aux conquérants.