LOGO (2).jpg

Kitab al Wasâyâ - Paroles en or, Ibn 'Arabi : La foi c'est le bon conseil (39)


Par le Nom d'Allah, le Tout-Rayonnant d'Amour, le Très-Rayonnant d'Amour



Recommandation 39 : La foi c'est le bon conseil (1)



Attache-toi au bon conseil (an-nasiha) d’une manière générale, car il constitue la foi. En effet Muslim rapporte, dans son Recueil de hadith authentique, que l’Envoyé de Dieu a dit : « La foi c’est le bon conseil » ; les gens présents ont demandé : Auprès de qui, ô envoyé de Dieu ? Il a dit : « Pour Dieu, pour Son messager et pour les chefs des musulmans et pour l’ensemble des musulmans ». Et sache qu’an-nassah est le fil, qu’al-minsaha est l’aiguille et qu’an-nasih est le couturier. Et c’est le couturier qui rassemble les pièces de tissu pour confectionner le vêtement. Donc on tire profit de ce qu’il confectionne. Ainsi, il ne l’a confectionné que grâce à son nush (application).


De, an-nasih (le bon conseiller) dans la religion de Dieu, est celui qui apporte l’harmonie entre les serviteurs de Dieu et ce qui constitue leur bonheur auprès de Dieu, et entre Dieu et Ses créatures, ce qui correspond à son expression : « C’est le conseil pour Dieu ». Il y a en cela une indication sur l’intercession auprès de Dieu lorsque le serviteur bon conseilleur voit que Dieu veut s’en prendre au serviteur à cause de son forfait et il Lui dit : Seigneur Tu as convié Tes serviteurs au pardon en instituant cela comme une attitude relevant des nobles caractères. D’ailleurs cela convient mieux que de sanctionner le fauteur à cause de son forfait. Du reste, Tu as indiqué au serviteur toute la récompense pour ceux qui pardonnent aux hommes les forfaits relevant des droits de Dieu à leur encontre. Or, Tu mérites plus que quiconque cette qualité en raison de la générosité, de la libéralité et de la bonté qui Te caractérisent, sans que Tu sois contraint de le faire. Aussi, Tu es le plus Digne de pardonner et de faire montre de générosité pour effacer, à ce serviteur fauteur et transgresseur de Tes interdits, son forfait, et le combler par Ta générosité.


Il faut dire que l’équité de Dieu, par Sa générosité et Son pardon envers le fauteur, est plus grande que de s’en prendre au forfait. En effet, la réprimande et le châtiment constituent une sanction et il n’y a pas de mérite dans la sanction du mal, sauf si c’est dans le bas monde en raison de ce que l’application des peines légales comporte comme prévention contre le dommage général et des intérêts que les hommes y trouvent, comme dans la Parole Divine :


« Pour vous la Loi du talion est source de vie ; vous qui êtes doués d’intelligence ! » (Coran, 2/179).


Pour ce qui est de la vie future, il n’y a rien qui puisse être repoussé par la sanction du malfaiteur comme c’est le cas dans le bas-monde. Aussi, lorsque le serviteur dit cela au Jour de la Résurrection ou s’il le dit à Dieu par voie d’intercession, c’est comme s’il est un conseilleur devant l’Auguste position divine en louant Dieu par Sa générosité, Sa libéralité et Sa faveur quand Il pardonne au malfaiteur. Car cela constitue l’essence même de la gratitude. C’est cela le sens de sa Parole : « La foi c’est le bon conseil pour Dieu » c'est-à-dire à l’endroit de Dieu. En effet, le serviteur s’emploie à louer Dieu par la louange la plus belle lorsqu’il pardonne. D’autant plus qu’il est rapporté dans un Hadith parfaitement établi que rien n’est plus agréable à Dieu que le fait d’être loué. Ainsi, de même qu’Il a été loué dans le bas monde pour les peines légales qu’Il a instituées par lesquelles Il a éloigné les dommages de Ses serviteurs lorsque les chefs des musulmans appliquent ces peines contre les malfaiteurs, de même Il sera loué par le pardon et l’absolution dans la Demeure dernière parce que là-bas il n’y a pas lieu de considérer cet intérêt pour lequel a été institué l’application des peines légales, pour lesquelles on ne pouvait faire l’intercession, comme les peines du voleur et du fornicateur et comme les Droits de Dieu d’une manière générale. Quant à ce qui constitue un droit du serviteur, Dieu a recommandé à son sujet le pardon et l’effacement, comme le pardon de la part du tuteur du sang qu’on réclame ou l’acceptation du prix du sang versé, car la victime est celui qui est tué, et, comme il est mort, le demandeur avance pour faire ses réclamations comme le plaignant qui s’adresse au sultan pour lui soumettre sa plainte. Il a ainsi institué le prix du sang comme une bienfaisance pour le tuteur du sang, car peut-être qu’en recevant cette bienfaisance et qu’en la remettant à ses proches, le plaignant finira par cesser ses réclamations et ne demandera plus rien auprès de Dieu, Le Juge par excellence, du sang versé, à l’auteur du forfait.


Pour ce qui est du conseil pour l’Envoyé de Dieu, c’est lorsque le compagnon voit chez lui quelque chose à propos duquel il a décidé son contraire – et l’homme s’expose à l’insouciance -, ce compagnon avertit l’Envoyé de Dieu à ce sujet pour voir : l’a-t-il fait délibérément ?, et il s’agit ainsi d’un commandement légal, ou l’a-t-il fait par oubli pour qu’il revienne dessus ; ceci relève donc du conseil pour l’Envoyé de Dieu, comme dans son oubli en prière où il devait accomplir quatre raka‘ât mais il n’y a observé que deux et on l’a averti à ce sujet, ce qui constitue un conseil pour l’Envoyé de Dieu, car il a repris sa prière pour la terminer en observant à la fin deux prosternation pour inadvertance (sahuw). D’ailleurs, on a rapporté d’autres exemples similaires à ce sujet. C’est pourquoi Dieu – qu’Il soit exalté et magnifié – a ordonné à Son Prophète de consulter ses compagnons à propos des questions où il n’a pas reçu de révélation ; aussi, s’il les consulte, ils doivent le conseiller à propos de l’objet de sa consultation, selon le degré de leur connaissance et en fonction de ce qu’ils estiment comme conseil adéquat à ce sujet, et ils lui proposent leur conseil en ce sens, comme ils l’ont fait lorsqu’il se mit, lors de la bataille de Badr, loin des puits avec ses troupes. En effet, ils ont donné des conseils en recommandant que les sources d’eau soient à sa portée, ce qu’il fit. De même Omar Ibn al-Khattab lui conseilla d’exécuter les captifs de la bataille de Badr, lorsqu’il demanda des conseils à ce sujet.


Mais après (la mort de) l’Envoyé de Dieu il n’y a plus de conseil pour lui. Mais si cette particule de négation connote un sens de durée, le conseil reste. Ainsi, nous avons montré à propos du conseil à l’Envoyé de Dieu que le conseiller (an-nasih) qui donne son avis, a réuni le Hadith de l’Envoyé de Dieu et l’avis qui renferme un intérêt, comme le couturier (an-nasih), réunit la pièce de la manche et celle du corps dans le vêtement confectionné.


Quant à ce qui est du conseil prodigué aux chefs de la communauté des musulmans, (il faut savoir que ces derniers) sont les dirigeants de nos affaires, ceux qui se chargent des intérêts des gens. Du reste, les dirigeants de la sphère politique et les spécialistes des fatâwi (s.fatwa) (consultations juridiques) en matière de religion, parmi les savants, font partie également des imams (chefs) des musulmans. En effet, si le dépositaire de l’autorité publique est un savant, il en sera ainsi, et s’il n’est pas un savant à propos d’une question donnée, il demande conseil à celui qui connaît les dispositions légales à ce sujet. Dans ce cas le mufti (celui qui est consulté) doit le conseiller et lui donner une consultation selon ce qu’il estime être la vérité, en lui indiquant la preuve qui fonde sa fatwa, pour le délier auprès de Dieu. Voilà ce qui constitue un conseil pour les chefs musulmans.


Comme l’infaillibilité ne s’impose pas pour les Imams (chefs) des musulmans et comme on sait qu’ils peuvent se tromper et suivre leurs passions à l’égard des serviteurs de Dieu, les gens de la foi parmi les savants en la matière sont tenus de prodiguer des conseils aux chefs des musulmans et de les empêcher de suivre leurs passions et désirs à l’égard des gens en les ramenant à l’harmonie avec les dispositions de la foi. Une telle attitude constitue un bon conseil pour les chefs des musulmans dans la mesure où il génère un profit pour les hommes.


Pour ce qui est du conseil prodigué à l’ensemble des musulmans, c’est quelque chose qui est notoire. Il consiste à leur indiquer ce qui est dans leur intérêt et qui n’est pas préjudiciable pour leur foi et pour leur vie ici-bas. Si le préjudice est inéluctable à ce sujet soit pour la foi soit pour l’existence ici-bas, ceux qui prodiguent les conseils se doivent de faire prévaloir dans leur conseil le préjudice pour la vie en ce bas-monde par rapport au préjudice qui affecte la foi et de leur indiquer ce qui préserve leur foi même si cela nuit à leur vie ici-bas. Et s’ils peuvent repousser le préjudice qui affecte autant la foi que la vie ici-bas sous un quelconque rapport et qu’ils le connaissent, ils se doivent de leur prodiguer un conseil en ce bas monde et de les éclairer à ce sujet. Cela dit, celui qui est consulté a le choix à ce sujet selon la réussite qu’il obtient de la part de Dieu en ce domaine. Et ce que je soutiens à ce sujet c’est que le conseil est d’ordre général car il est la source de la foi. C’est une qualité du conseiller dont l’utilité se répand dans l’univers entier à partir de celui qui prodigue le conseil, qui s’acquitte ainsi de sa foi et vise les choses sublimes. Ainsi, lorsqu’il voit par exemple un animal très assoiffé qui recherche de l’eau mais rate le chemin qui le conduit à l’eau, il lui incombe de le remettre dans le chemin qui conduit à l’eau et de l’abreuver s’il le peut. En effet, ceci relève du conseil inspiré par la foi. Il en va de même lorsqu’il voit quelqu’un qui ne fait pas partie de la religion musulmane et qui commet un acte vil et immoral, il doit l’éloigner de cette attitude et le ramener autant qu’il le peut vers les nobles caractères. S’il ne le peut pas, il est tenu de l’éclairer sur ce défaut, peut-être que cette personne tirera profit de ce conseil en raison de ce qu’elle escompte avoir comme bon éloge. Du reste, un tel conseil peut profiter à celui qui se soustrait au préjudice de celui qui a voulu lui nuire, même si la victime est un non musulman. Donc il incombe à l’homme religieux de prodiguer des conseils à toutes les créatures de Dieu d’une manière générale. C’est pourquoi il incombe au sultan d’inviter son ennemi impie à embrasser l’Islam avant de le combattre : si cet ennemi répond favorablement à son appel, tant mieux, sinon il l’invite à s’acquitter du tribut de capitation (aljizya) s’il fait partie des Gens du livre ; si cet ennemi répond favorablement à son appel, tant mieux, sinon il l’appelle à la paix selon certaines conditions si l’ennemi demande cela ; ceci pour préserver les musulmans s’il y a un intérêt évident pour les musulmans à ce sujet. Mais si l’ennemi refuse et tient absolument au combat, il doit combattre ces ennemis et ordonner aux musulmans de les combattre afin que la Parole de Dieu soit absolument celle qui est supérieure et que la parole des impies soit celle qui est inférieure.


Il reste que pour celui qui s’impose de bien conseiller, ses amis deviennent rares car l’attachement aux passions est ce qui domine chez la plupart des gens. C’est pourquoi l’Envoyé de Dieu a dit : « L’attachement à la vérité n’a laissé aucun ami à Omar ». De même, Ouays al-Qarani a dit : « Le fait que tu dises la vérité ne t’a laissé aucun ami ». D’ailleurs, nous avons composé à ce sujet le vers suivant :


Lorsque je me suis imposé le conseil et la réalisation,

Ils ne m’ont laissé dans l’existence aucun ami.

Cela dit, le conseiller a besoin de beaucoup de savoir.


D’abord, il a besoin de la science de la Loi religieuse parce qu’il s’agit de la science en générale qui embrasse tous les états des gens. Ensuite, il a besoin de la science de son temps et de son lieu. Or il n’y a que l’état, le temps et le lieu. Il reste donc pour conseiller la science de probabilité et de prévalence (at-tarjih) lorsque ces choses s’opposent entre elles, de sorte que lorsque ce qui améliore le temps corrompt l’état ou le lieu ou c’est l’inverse pour chacun d’eux ; le conseiller regarde donc la probabilité et agit selon ce qui prévaut chez lui en fonction du degré de sa foi. Donnons un exemple : C’est qu’il sache que de par son état le temps offre à propos de deux choses deux bons agissements pour une personne mais que le temps est trop bref pour les accomplir toutes les deux, de sorte qu’elle doit opter pour la meilleure d’entre elles ; dans ce cas, celui qui prodigue le conseil se doit d’indiquer cela à celui qui le consulte. Il en va de même lorsqu’il sait, sur l’état de cette personne, qu’elle est portée sur l’opposition et l’entêtement et qu’il est convaincu que s’il lui indique une chose qui est dans son intérêt, elle ferait le contraire, l’exigence du conseil implique qu’il ne le conseille pas mais qu’il lui indique ce qui est contraire, s’il sait que l’affaire se limite à ceci : entre faire cela ou ceci où réside l’intérêt, car cette personne est portée sur l’opposition et l’entêtement ; ainsi, il lui indique de faire ce qu’il ne faut pas, et cette personne s’oppose à lui et fait ce qu’il faut. Encore qu’à mon avis il vaut mieux abandonner cela. D’ailleurs ceci m’est arrivé avec des personnes à qui nous avons montré que, dans ce qu’ils font il y a tout le bien que nous voulons d’eux, à savoir notre vexation, car c’est ce qu’ils voulaient. Aussi, nous leur avons indiqué de ne pas faire cela, car ils en tireraient ainsi un grand profit et elles se sont abstenues de le faire, en faisant ce que nous leur avons interdit de faire, par vexation pour nous. ( ? La fin manque de clarté. Revoir traduction).


Il faut dire que c’est un genre de conseil très subtil auquel tout le monde ne fait pas attention. Et c’est ce qu’on appelle la science de gouverner par laquelle on gouverne les âmes rétives et fougueuses par rapport à leurs intérêts. Voilà pourquoi nous avons dit que celui qui prodigue des conseils à propos de la religion de Dieu a besoin de beaucoup de science, d’entendement et d’esprit sain, de bon discernement, d’un tempérament équilibré et de non précipitation. Car si ces qualités lui manquent, il risque de tomber plus vite dans l’erreur que de connaître la réussite. Il faut dire que dans les nobles vertus, il n’y a rien qui soit plus subtil, plus secret et plus grand que le conseil. D’ailleurs, nous avons composé à ce sujet un opuscule que nous avons intitulé « Le Livre des conseils » dans lequel nous avons ce qui compte et ce qui ne compte pas. Encore que pour l’essentiel ce livre porte sur ce qui compte peu parmi ce qui compte pour les gens. Mais ils ne le savent pas.


(1) La version arabe de cette recommandation 39 : partie 3 du pdf « Ibn Arabi - Al Futuhat Al Makiyya », p.888 - 890 (ou page 2979 à 2982 du document original).


Extrait Kitab al Wasâyâ - Paroles en Or d'Ibn 'Arabi, traduit en français par Mohamed Al-Fateh.