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La notion de djihad an nafs, l'effort sur soi ou l'effort spirituel - Définitions 2/5



Dans cet article nous tenterons de définir les notions de "nafs", "ruh", "djihad", "harb" et "qitâl" en nous référant notamment aux sources de la tradition musulmane que sont le coran et les hadiths - propos et attitudes rapportés du prophète Mohammad.


An nafs, ar ruh


Dans le Coran les notions de « ruh » et de « nafs » sont les deux notions employées pour aborder la question de l’âme. Selon le contexte, « nafs » peut définir la personne dans son aspect corporel et immatériel, ou, l’âme exclusivement. Quant au terme de « ruh », il définit uniquement l’âme et jamais le corps, ni le corps habité par l’âme. « Ar-ruh » c’est le souffle divin, l’Esprit que Dieu a insufflé en l’Homme. C’est ce qui a conduit les anges à se prosterner devant Adam sous injonction divine :


Ton Seigneur dit aux Anges: «Je vais créer d’argile un être humain.Quand Je l’aurai bien formé et lui aurai insufflé de Mon Esprit (min rouhi), jetez-vous devant lui, prosternés.

Coran 38, 71-72

An-nafs vit une tension permanente, il est le siège de forces contradictoires qui s’opposent perpétuellement. Alors qu'an-nafs peut être en complète contradiction avec ce qui relève de l'esprit divin et peut inciter au mal, l’âme, « ar-ruh », qui est habitée par Son Souffle, Son Esprit, est uniquement attirée par les choses célestes. Il est difficile pour l'esprit humain de tout percevoir en ce qui concerne l'âme. Par ailleurs, dans le coran Dieu nous exhorte à l’humilité quant à la connaissance d’ar-ruh :

Et ils t’interrogent au sujet de l’âme (« rouhi ») - Dis: « L’âme (« qouli rouhou ») relève de l’Ordre de mon Seigneur ». Et on ne vous a donné que peu de connaissance.

Coran 17, 85

Enfin, il est important de rappeler que le djihad – l’effort suprême orienté vers un objectif est indispensable pour celui qui chemine vers Dieu, et qui par conséquent, doit dompter son nafs – ego ou âme charnelle comme beaucoup le qualifie. Ce travaille intérieur permet à l'individu de se rapprocher du Bien Aimé et permet le dévoilement de la réalité auxquels beaucoup de sages et de mystiques ont goûtés.


« Efforce-toi d’être toujours droit et rien de tortueux ne te tordra […]. Ce monde est pareil à une montagne, et notre action en est l’écho. C’est vers nous que retourne le son de ces choses ».


« Tire les épines de ton cœur, et tu verras les jardins de roses en toi ».

Le Livre du Dedans, Rumi


Le djihad ou l’effort suprême


Le mot djihad a pour racine « djahd ». Il peut être traduit par « abnégation », « lutte », « résistance » ou encore « effort pour atteindre un but ». C’est ainsi que celui qui emploie ses efforts afin de parvenir à un objectif important est un « modjahid ».

Et quant à ceux qui luttent (jâhàdou) pour Notre cause. Nous les guiderons certes sur nos sentiers. Dieu est en vérité avec les bienfaisants.

Coran 29, 69

Celui qui fait le djihad, le fait pour son propre bien » / « quiconque lutte, pour dresser son nafs (Man jâhàdà faénnàmâ youjâhid lé nafseh) ne lutte que pour lui-même, car Dieu peut Se passer de tout l’univers.

Coran 29, 6

Le terme « djihad » et ses dérivés sont employés une quarantaine de fois dans le corpus coranique et désignent principalement un combat, une lutte acharnée, que chaque croyant déclare à l'intérieur de lui-même contre son égo, ses pulsions primitives et ses caractéristiques négatives. En effet, selon un hadith, la plus grande des luttes est la lutte ou la résistance contre soi-même – djihad an nafs : « le djihad le plus méritoire est de combattre son âme et ses passions », (Source de ce hadith : Les quarante hadiths d’an-Nawâwî) et ce djihad constitue le sommet ultime de la religion.


En outre, dans la sunna (la tradition prophétique), les « foqaha » (docteurs en droit musulman) ont distingué trois sortes de « djihad » :

Le djihad le plus grand – djihad al-akbar, ou celui contre l'ennemi intérieur,

Le djihad al-asgar – djihad le plus petit, ou le djihad contre l'ennemi extérieur, pour défendre la religion notamment,

Et le djihad le plus noble – djihad al-afdal, qui quant à lui consiste à « dire la vérité devant un oppresseur ». (hadith cité par Muslim et Bokhari)


Hélas de nos jours, beaucoup, Musulmans ou non Musulmans, réduisent la notion de djihad à la notion de guerre, pourtant, dans le coran, les termes qui désignent la guerre sont surtout les notions de « harb », de « qitâl » et leurs dérivés.


Harb


« Harb » est une sorte de guerre qui peut être déclarée par un individu ou un groupe d'individus contre des ennemis moraux ou physiques. Par exemple :

Et si vous ne le faites pas, alors recevez l’annonce d’une guerre de la part de Dieu (bi harbi minaLlahi) et de Son messager. Et si vous vous repentez, vous aurez vos capitaux. Vous ne léserez personne, et vous ne serez point lésés.

Coran 2, 279

[…] Toutes les fois qu’ils allument un feu pour la guerre (wa qadou narallil harbi), Dieu l’éteint. Et ils s’efforcent de semer le désordre sur terre, alors que Dieu n’aime pas les semeurs de désordre.

Coran 5, 64


Qitâl

« Al qitâl » signifie « engager des actions guerrières ». Le qitâl peut être négatif, si son but est de bafouer la justice ou opprimer la liberté d'un peuple, et positif, si son objectif est de défendre légitimement la vie, la dignité, les biens, l'habitation de soi-même ou d'autrui, contre un ennemi envahisseur et agressif.


Par exemple, Dieu a permis aux Musulmans de faire la guerre après que le prophète et ses compagnons pourchassés à la Mecque aient été obligés d’émigrer vers Médine. Dans le cadre de cet événement historique, le coran emploie le terme de « qitâl » et non pas celui de « djihad ». Le verset ci-dessous marque le commencement de la guerre défensive et les versets 41 et 42 de la même sourate listent celles et ceux à qui sont destinés cette autorisation :

Autorisation a été donnée à ceux qui sont combattus (ou « qui sont attaqués » de se défendre (yoqâtalouna) – dans les bornes de la loi) – parce que vraiment ils sont lésés ; et Dieu est certes capable de les secourir.

Coran 22, 39


Un autre exemple de l’utilisation du terme « qitâl » dans le Coran, concerne l'affrontement entre les israéliens gouvernés par David et leurs ennemis dirigés par Goliath :

N'as-tu pas su l’histoire des notables, parmi les enfants d'Israël, lorsqu’après Moise ils dirent à un prophète à eux : « Désigne-nous un roi pour que nous combattions (nouqâtil) dans le sentier de Dieu ». Il dit : « Et si vous ne combattez pas quand le combat (al qitâlu alla tiqâtilu) vous sera prescrit ? » Ils dirent : « Et qu’aurions-nous à ne pas combattre (alla nuqâtila) dans le sentier d’Allah, alors qu’on nous a expulsés de nos maisons et qu’on a capturé nos enfants ? » Et quand le combat (al qitâlou) leur fut prescrit, ils tournèrent le dos, sauf un petit nombre d’entre eux. Et Dieu connaît bien les injustes.

Coran 2, 246


Ces versets attestent que selon la logique du Coran, la résistance et la défense contre l’injustice par le combat sont des actes légitimes. Rappelons néanmoins que dans ces versets la notion de « djihad » n’est pas employée..


C'est ainsi que l'objectif du (grand) djihad est de combattre le nafs – égo (voir hadith précité), c’est-à-dire l’aspect le plus primitif de l’être humain qui peut le conduire à l’injustice et à la corruption. Dans ce combat, l’individu devra être attentif à son cœur et être vigilant. De plus, la discipline, le maintien du lien avec la divinité et la quête de connaissance lui seront essentiels dans ce cheminement où la rencontre de l’Autre permet de se rencontrer soi-même.


Bibliographie



La crise du monde moderne, René Guenon (Gallimard, 1973)


Le Livre du Dedans, Rumi (Actes Sud, 2010)


Le Saint Coran (traduction en langue française, Dar Al-Bouraq)


Les Confessions, Saint Augustin (Augustin d'Hippone) (Flammarion, 1993)


Les Quarante hadiths de l'imam An-Nawâwî (avec commentaires) par cheikh Al-'Uthaymîn (Al Madina, 2012)


Muhammad, vie du prophète, Tariq Ramadan (Archipoche, 2008)


Riyad as salihin (Le Jardin des vertueux) (Dar Al-Gharb al Islami, 1994)

Soufi, mon amour, Elif Shafak (10/18, 2011)


Vie et enseignement de Tierno Bokar, Amadou Hampaté Ba (Points, 2014)


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